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LPO Normandie

Edito

LE RETOUR DU LOUP EN NORMANDIE ?

Un article de presse, puis un communiqué de la préfecture de Seine-Maritime font état de l’arrivée probable début avril d’un loup dans ce département, la dernière observation normande datant de plus d’un siècle.

Pour la LPO Normandie, c’est une excellente nouvelle. Pour une fois, il n’y a pas que du négatif en matière de biodiversité !

On aurait aimé que la préfecture rappelle que l’espèce est protégée au lieu de jouer sur la peur en demandant que l’on signale « toute observation suspecte de grand canidé ou toute attaque sur troupeau domestique ».

Nous rappelons que les prédateurs ont toute leur place dans les écosystèmes, qui ne peuvent pas fonctionner correctement sans eux. Il est ainsi irrationnel (quand ce n’est pas hypocrite) de faire des grands discours sur l’urgence de protéger la biodiversité et dans le même temps d’appeler ou de soutenir la destruction des prédateurs. Les écosystèmes fonctionnent sous les lois naturelles de « régulation ascendante » (la quantité de proies induit la quantité de prédateurs » et de « régulation descendante » (la quantité de prédateurs limite la quantité de proies). Sous des conditions données, un équilibre s’installe naturellement entre prédateurs et proies, empêchant toute « pullulation » de l’un ou de l’autre. Porter atteinte à ce système conduit à fabriquer des déséquilibres impactant fortement toute la biodiversité. Pour donner un seul exemple, la destruction des loups dans les parcs nationaux d’Amérique du Nord a provoqué en quelques décennies la prolifération des grands herbivores qui ont exercé une trop forte pression sur la végétation et remis en cause la régénération de la forêt. On a constaté un phénomène analogue en Ecosse et bien sûr…en France, où le retour de la couverture forestière a conduit à un trop grand nombre de cervidés et de sangliers, en l’absence des grands prédateurs que l’on avait éliminé les décennies précédentes.

On entend beaucoup de plaintes sur le trop grand nombre de chevreuils ou de sangliers. Donc soyons satisfaits de l’arrivée du loup !

Cette arrivée du loup en France est naturelle (premières observations en 1992 dans les Alpes). Ils n’ont pas été lâchés en hélicoptère par des écologistes irresponsables, mais sont bien revenus naturellement d’Italie, à la faveur de l’augmentation de la couverture forestière, ayant favorisé elle-même l’augmentation des proies des loups. Ensuite, prenons en compte que le loup n’est pas un animal dangereux pour l’homme et comme on l’a dit plus haut, il joue un rôle majeur dans l’écosystème forestier, en régulant ses espèces proies.

Mais peut-on concilier la présence du loup avec l’élevage ovin ? Nous affirmons que oui, bien sûr ! Le problème est que pendant de nombreuses décennies, les éleveurs de moutons s’étaient habitués à faire pâturer en montagne de grands troupeaux non protégés et gardés par un nombre insuffisant de bergers. L’arrivée du loup vient donc rappeler que notre modèle d’élevage n’est pas pertinent. Non seulement ce modèle ne permet pas la cohabitation entre les grands prédateurs (dont le loup) et l’élevage, mais pose bien souvent un réel problème de surpâturage, portant gravement atteinte à la végétation et à la flore fragile de montagne. Face à ces difficultés, on peut deviner qu’il est facile et tentant de faire du loup un bouc-émissaire et donc de réclamer son élimination, car cela permet de ne pas poser le problème des changements nécessaires dans l’élevage ovin.

C’est pourtant bien par là qu’il faut commencer. Et d’abord en rappelant que celui qui est la plupart du temps au contact du loup, c’est le berger et non pas l’éleveur. Un berger mal formé, mal payé, en statut précaire, soumis à de mauvaises conditions de travail qui ne lui permettent pas de supporter l’arrivée du loup.

Or, la situation des bergers est systématiquement oubliée et niée par tous les acteurs. La solution à l’arrivée du loup passe pourtant par lui. Il est ainsi indispensable d’augmenter de manière très importante le nombre de bergers, d’obliger la filière à les recruter en CDI, de leur fournir une formation solide, aussi bien en termes de protection du troupeau contre les prédateurs que de gestion du pâturage pour éviter les impacts négatifs sur la végétation, d’améliorer considérablement leurs conditions de travail, incluant les problématiques du logement familial. Les mesures de protection des troupeaux (chiens, parcs de nuit) ne pourront jamais être efficaces sans la forte présence du berger sur le terrain.

On objectera que les éleveurs ne pourraient supporter le coût de tels changements. Rappelons à ce sujet que ce type d’argument tend à justifier les mauvaises conditions de travail des bergers... Et c’est d’autant plus inacceptable quand il s’agit d’agriculture car la France reçoit tous les ans 7,5 milliards d’euros d’aides directes au titre de la PAC. Cela équivaut de fait à l’ensemble du revenu des 600 000 agriculteurs en salaire net. Il y a donc de quoi créer une véritable filière d’ovins respectueuse de la biodiversité en réorientant les aides de la PAC, qui servent majoritairement à enrichir quelques agriculteurs céréaliers. Investir une partie de ces aides auprès des 50 000 éleveurs d’ovins de France est possible, d’autant que d’autres mesures sont envisageables, comme des mesures fiscales. Faire du loup le responsable de la crise de l'élevage ovin n’est pas acceptable. Au contraire, le retour du loup est une occasion unique d'éviter la dérive de l'élevage industriel qui débouche toujours sur une catastrophe écologique mais aussi économique.

Ce loup probable, photographié par un piège photo en Normandie fait suite à l’observation en 2017 dans le département voisin de la Somme. Il peut s’agir bien sûr d’un loup erratique (phénomène classique chez l’espèce) mais il convient aussi de rappeler que les tirs de prélèvements malheureusement autorisés déstabilisent les meutes, conduisent à la trop grande dispersion de certains individus...qui, isolés, ont tendance à s’attaquer, bien plus que les meutes installées, aux animaux domestiques.

Il est urgent de penser à cohabiter intelligemment avec le loup, comme du reste, avec toute la biodiversité.

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